Les showrunners made in France

Les séries françaises à succès comme « Un village français », « Engrenages » ou « Fais pas ci, fais pas ça » s’inspirent de plus en plus du modèle d’écriture des séries américaines. Elles sont écrites par un groupe de scénaristes et dirigées par un chef d’écriture, appelé le showrunner. Résultat : ces séries cartonnent mais pourtant, cette méthode a encore du mal à s’imposer dans la jeune industrie des séries françaises.

Kaboul Kitchen © Canal+/Xavier Lahache

Kaboul Kitchen © Canal+/Xavier Lahache

Une nouvelle génération de séries émerge depuis plusieurs années. Principalement diffusées sur Canal +, ces fictions cassent les codes, proposent des histoires originales et changent l’image de la série française, longtemps représentée par des « Julie Lescaut » ou « Joséphine, ange gardien ». Si elles relèvent le niveau en termes de qualité, c’est parce qu’elles ont résolu le problème de l’inexistence d’une organisation d’écriture en France. Ces nouvelles fictions suivent désormais le modèle américain du directeur d’écriture (le showrunner) et de son atelier d’auteurs. Le but est de créer une cohérence artistique et une régularité dans la diffusion des épisodes, saisons après saisons. Ce système est soutenu par une partie de la profession et rejeté par une autre.

Un modèle américain adapté aux séries françaises

La série à succès « Un Village Français » est sûrement la plus représentative de la méthode d’écriture collective avec comme showrunner, Frédéric Kirvine. Marie Roussin participe à son atelier d’écriture. Elle définit son rôle: « Le showrunner à l’américaine est quelqu’un qui chapote toute la série, il recrute une équipe d’auteurs, il les fait travailler, il reprend toutes les versions de chaque épisode et il s’assure de la cohérence artistique entre ce qui est écrit et ce qui va être réalisé. Il valide toutes les décisions artistiques (décors, costumes, casting, montage…) ». Pour résumer, il suit toutes les étapes de réalisation : de l’écriture à la post production.

Plusieurs séries en France s’inspirent du modèle sans l’appliquer totalement. C’est le cas de la série comique « Fais pas ci, fais pas ça » diffusée sur France 2. Dans cette série, le grand chef s’appelle le « directeur de collection ». Son rôle est à peu près équivalent à celui du showrunner. Il supervise les scénaristes. Mais exception française chez « Fais pas ci, fais pas ça », le poste de directeur de collection a été occupé par différentes personnes depuis le début de la série.

Engrenages © Canal + (France)

Engrenages © Canal + (France)

Adapter la méthode sans la copier totalement, c’est aussi la manière dont fonctionne la série policière « Engrenages ». Dans l’équipe, le showrunner est appelé le « producteur artistique ». Ce rôle est tenu par Thierry Depambour et il est résumé par l’une des auteurs de la série, Anne Landois, dans une interview à Allociné: « Thierry Depambour n’écrit pas avec nous mais il est vraiment le garant de la continuité de la série, il perpétue le style d’ « Engrenages » depuis la création ». Un rôle qui est donc bien similaire à celui du showrunner.

Le scénariste français, toujours trop solitaire

Pourtant, si la notion de groupe est présente dans plusieurs séries françaises, l’écriture en solo n’est pas prête de disparaitre. C’est le cas de « Braquo », dont la dernière saison a été entièrement écrite par Abdel Raouf Dafri, le scénariste à l’origine de « Un Prophète » réalisé par Jacques Audiard. Mais selon Marine Francou, membre du SAS et auteur pour « Un Village Français », écrire une série en solitaire (12 épisodes par an) relève de l’impossible. Ecrire seul prend plus de temps et c’est un luxe que les scénaristes ne peuvent pas se permettre selon elle : «Si un téléspectateur devient addict à une série, il faut le nourrir. C’est important de créer un rendez-vous avec les fans. Mais écrire seul, ce n’est pas possible. On ne peut pas attendre trois ans pour sortir une nouvelle saison ». Malgré tout, l’exemple de « Braquo », saluée par la critique, a montré que l’écriture individuelle n’empêchait pas à la qualité d’un produit.

 

Teaser de la saison 3 de Braquo

 

L’écriture en groupe : « Une idée encore très neuve en France »

Repenser la manière d’écrire une série, c’est aussi repenser le métier de scénariste en France. Un changement qui a dû mal à s’enclencher, car dans le milieu audiovisuel français, le scénariste est encore perçu comme un auteur solitaire, venant tout droit de la Nouvelle Vague. Pour beaucoup, écrire en groupe comme les Américains ne fait pas parti de la culture française. Une limite culturelle est bien présente expliquée par Marine Francou: «Beaucoup de producteurs et certains auteurs ne sont pas convaincus par ce système. Ce n’est pas culturel. Avec un atelier, il faut fédérer des auteurs autour d’un projet. Mais cette idée de collectivité est encore très neuve en France ». L’apprentissage du métier fait aussi débat. Récemment, des écoles françaises comme La Fémis et le CEEA ont pourtant ouvert des cursus spécial « série ». A Berlin, Serial Eyes, une formation au métier de showrunner a été créée et attire un grand nombre de scénaristes européens. La scénariste rajoute : « Avant on pensait que le métier de scénariste ne s’apprenait pas. En France, t’es auteur si tu sais écrire. Alors qu’aux Etats-Unis, tu apprends à le devenir ».

« Les Américains ont 60 ans d’histoire de séries derrière eux »

Les limites ne sont pas seulement dans les mœurs, elles sont aussi financières. L’industrie des séries est beaucoup moins importante en France qu’aux Etats-Unis où le business des séries est élevé à plusieurs millions (voire milliards) de dollars et où le système de l’atelier est beaucoup plus développé. Une dizaine d’auteurs travaillent pendant 10 à 12 semaines sur une série comme « Breaking Bad » et ils touchent environ 3 200 dollars par semaine.

Vince Gilligan et Bryan Cranston invités à l'émission "The Writers' Room" de Jim Rash (à gauche).  © Mark Peterson, Sundance Channel

Vince Gilligan et Bryan Cranston invités à l’émission “The Writers’ Room” de Jim Rash (à gauche). © Mark Peterson, Sundance Channel

Les scénaristes français sont loin de ce cas de figure. On compte en général entre 3 à 5 auteurs dans un atelier et ils ne sont pas payés à la semaine mais seulement après avoir rendu leurs textes. C’est pourquoi ils sont financièrement obligés de travailler sur différentes projets. La rémunération d’une seule série ne peut leur suffire. L’exclusivité n’existe pas, des scénaristes abandonnent souvent des séries, ce qui empêche une continuité et une cohérence artistique au fil des saisons. Une comparaison entre la France et les Etats-Unis est donc impossible selon le scénariste de « Kaboul Kitchen » et membre du collectif le « SAS », Quoc Dang Tran : « Les Américains ont 60 ans d’histoire de séries derrière eux. Nous on est encore au stade de l’artisanat. On a moins d’argent. On sait que nos séries ne vont pas s’exporter et le public est beaucoup plus petit ».

L’avenir, c’est « Plus Belle La Vie » ?

Plus Belle La Vie © France 3/François Lefebvre

Plus Belle La Vie © France 3/François Lefebvre

Malgré tout, il existe en France une série avec son propre modèle d’écriture, un rythme régulier qui fidélise les fans et qui booste les audiences, c’est « Plus Belle La Vie ».
Le feuilleton est une machine bien rodée, diffusé depuis dix ans sur France 3.
Les scénaristes doivent produire cinq épisodes par semaine et cette organisation a été mise en place par Olivier Szulzynger. Il s’est inspiré du modèle de la marque japonaise Toyota en répartissant le travail. Des scénaristes écrivent l’architecture des histoires, d’autres rédigent des dialogues et chaque semaine, un auteur est responsable de tous les textes.
Olivier Szulzynger expliquait la structure de sa série dans une interview. Il compte trois intrigues : une intrigue A, la principale, qui va durer sur deux ou trois mois. Elle est plutôt policière. Chaque début d’épisode et chaque cliffhanger (fin d’épisode à suspense) tourne autour de cette histoire. L’intrigue B est sentimentale ou sociétale. Enfin l’intrigue C est soit dans la continuité de l’intrigue B, soit de la comédie, soit des faits de la vie quotidienne. 
Un système unique, organisé, qui prouve une chose : la réussite d’une série repose avant tout sur une organisation bien construite et aussi sur un atelier d’écriture. Un travail récompensé en mai dernier par la SACD (la Société des Auteurs et des Compositeurs Dramatiques) qui a remis la médaille d’honneur aux auteurs de « Plus Belle La Vie » pour leur travail, leur œuvre et leur succès auprès du public.

Pour qu’une série fonctionne, un modèle d’écriture est donc indispensable mais le rôle du scénariste se doit d’être valorisé. L’acteur Kevin Bacon, à l’affiche de la série « The Following » résumait parfaitement la situation dans une interview : « Contrairement au cinéma, où le réalisateur est le patron, dans une série, c’est le scénariste qui compte, c’est lui qui décide ».

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